Les procédés de conservation en traduction : quand les langues se ressemblent

Les procédés de conservation en traduction : quand les langues se ressemblent

Traduire ne veut pas toujours dire transformer. Il arrive que les deux langues s'alignent, et que le bon geste consiste à ne pas toucher à la structure. C'est le domaine des procédés de conservation : l'emprunt, le calque et la traduction littérale — les trois façons de garder quelque chose de la source à l'intérieur du texte d'arrivée.

Ce sont les procédés les plus faciles à employer, et les plus faciles à mal employer, car la frontière entre une conservation légitime et une conservation paresseuse est mince.

L'emprunt : importer le mot

L'emprunt conserve le mot étranger tel quel, parfois avec un léger ajustement graphique. On y recourt lorsque la langue d'arrivée n'a pas de terme, ou lorsque le mot étranger porte quelque chose que le mot local ne porte pas.

De l'anglais vers le français :

  • email — bien que « courriel » existe et soit la norme au Québec
  • « week-end », désormais pleinement naturalisé et écrit avec trait d'union
  • aquaplaning (à côté de « aquaplanage »)

Du français vers l'anglais : baguette, déjà-vu, cul-de-sac, rendez-vous.

Un emprunt installé perd son italique et prend la grammaire locale : « un week-end », « des week-ends ». Un emprunt encore étranger garde l'italique. Savoir dans quel cas on se trouve relève de l'usage, et le dictionnaire arbitre.

Le piège dont personne ne vous prévient : les faux anglicismes

Le français a fabriqué toute une série de mots d'allure anglaise qui n'existent pas en anglais. Les traduire tels quels produit des phrases qu'aucun anglophone ne peut décoder :

  • le footing ↔ jogging
  • un brushing ↔ a blow-dry
  • un smoking ↔ a dinner jacket (GB) / a tuxedo (US)
  • le baby-foot ↔ table football / foosball
  • un relooking ↔ a makeover
  • un parking ↔ a car park / a parking lot
Ce sont les faux amis à l'envers : des mots qui ressemblent à un emprunt parce qu'ils en sont un, et qui sont pourtant fautifs dans la langue même dont ils proviennent.

Le calque : recopier la construction

Le calque importe la structure plutôt que le mot : chaque élément est traduit, et l'assemblage est conservé.

  • skyscraper → gratte-ciel (l'anglais est venu le premier, et le français a bâti son composé sur le même modèle)
  • honeymoon → lune de miel
  • to sleep like a baby ↔ dormir comme un bébé
  • armed to the teeth ↔ armé jusqu'aux dents
Le calque réussit quand la logique interne de l'image est transparente dans les deux langues — raison pour laquelle il fonctionne si bien sur les expressions imagées et si mal sur les idiomes, dont la logique est précisément opaque.

Le calque sémantique : celui qu'on ne voit pas

Un mot peut aussi emprunter un sens plutôt qu'une forme. Le mot existe déjà en français ; le contact avec l'anglais lui en donne un nouveau :

  • « réaliser » au sens de « se rendre compte », d'après to realise
  • « supporter » au sens d'encourager une équipe, d'après to support
  • « opportunité » au sens d'occasion commerciale, d'après opportunity
  • « digital » pour « numérique », toujours contesté
Ils sont invisibles parce que rien n'y paraît étranger. Certains sont admis depuis des décennies ; d'autres signalent encore un texte traduit. Le critère est celui de toute question d'usage : la fréquence en français réel, et non la logique.

La traduction littérale : le mot-à-mot qui fonctionne

Lorsque la syntaxe des deux langues coïncide, la version directe est la bonne.

  • What time is it? ↔ Quelle heure est-il ?
  • He had always dreamed of becoming an artist. ↔ Il avait toujours rêvé de devenir artiste.
  • according to the American President ↔ selon le président américain
Vinay et Darbelnet étaient formels sur ce point : la traduction littérale est un procédé légitime, et non une absence de traduction. Quand elle produit une phrase correcte, idiomatique, de même sens et de même registre, aucune intervention supplémentaire n'est requise — et la réécrire pour avoir l'air d'avoir traduit constitue une faute à part entière.

Elle devient illégitime dès l'instant où elle produit une phrase grammaticale mais non idiomatique. C'est le seul critère : lisez le résultat à voix haute et demandez-vous si quelqu'un le dirait.

Le piège qui guette les trois procédés : les faux amis

La ressemblance est ici l'ennemie. Le mot qui paraît familier est précisément celui qu'on omet de vérifier.

Les plus dangereux : les faux amis partiels

Certains mots se recouvrent dans un sens et divergent dans un autre, ce qui les rend bien plus difficiles à repérer :

  • important — en français, il signifie aussi « de grande taille ou de grande quantité » (« une somme importante »)
  • sensible — « sensible » en français, sensible en anglais veut dire « raisonnable »
  • évidence — « caractère évident » en français, evidence en anglais désigne les preuves
  • prétendre — « affirmer » en français, to pretend en anglais veut dire « faire semblant »
Le premier groupe produit un non-sens visible, que la relecture attrape. Le second produit des phrases plausibles et simplement fausses — c'est pourquoi les faux amis partiels font plus de dégâts que les faux amis complets.

Conclusion

Les procédés de conservation montrent à quel point deux langues apparentées peuvent se côtoyer, et avec quelle facilité cette proximité égare. L'emprunt, le calque et la traduction littérale sont de vrais outils, non des raccourcis — et chacun possède un mode de défaillance qui ressemble exactement à une réussite.

La sauvegarde est toujours la même : une forme qui ressemble à la source n'en est pas pour autant correcte. Elle doit être vérifiée dans la langue d'arrivée, selon ses propres critères.