Un personnage lance What the hell are you doing here? et vous traduisez par « Que faites-vous ici ? »
Le sens dénotatif est intact. Le locuteur furieux et familier est devenu un inconnu poli. Rien n'est faux dans votre traduction, et le personnage vient d'être remplacé.
Le registre et la connotation portent autant d'information que les mots auxquels ils s'attachent : non pas ce qui est dit, mais comment, par qui, et à qui.
Qu'est-ce que le registre ?
Le registre est le niveau de formalité d'un énoncé. L'échelle habituelle à quatre degrés vaut pour les deux langues, avec une terminologie française plus codifiée qu'en anglais :
- soutenu : littéraire, élevé, parfois archaïsant
- courant : neutre, réglage par défaut de la prose écrite
- familier : oral, détendu, entre égaux
- vulgaire ou argotique : cru, offensant, ou marqué comme langue de la pègre
L'asymétrie structurelle qu'il faut connaître
Les deux langues ne fabriquent pas la formalité de la même façon, et c'est la chose la plus utile à comprendre avant de traduire du dialogue.
L'anglais construit le registre principalement par le lexique. Son double stock de mots — germanique d'un côté, latin et français de l'autre — offre à presque chaque idée deux niveaux : begin et commence, ask et enquire, buy et purchase, get et obtain, end et terminate. Le mot germanique est chaud et ordinaire ; le mot latin est formel et distant. La grammaire, elle, ne bouge pas.
Le français construit le registre par la grammaire autant que par le lexique. La formalité se lit dans l'inversion du sujet et du verbe (« Que faites-vous ? » contre « Vous faites quoi ? »), dans le maintien du « ne » de négation, dans des temps réservés à l'écrit (passé simple, imparfait du subjonctif), et surtout dans le choix entre « tu » et « vous ».
Conséquence pratique : qui traduit vers le français dispose de leviers grammaticaux que l'anglais n'offrait pas, et qui traduit vers l'anglais doit reconstruire par le vocabulaire ce que le français faisait par la syntaxe.
Le registre en pratique
La même idée à plusieurs niveaux
- a child (courant) / a kid (familier) ↔ un enfant (courant) / un gamin (familier, légèrement péjoratif), un gosse (familier)
- a police officer (courant) / a cop (familier) ↔ un policier (courant) / un flic (familier, plus marqué que cop)
- I don't know ↔ « Je ne sais pas » (écrit) / « Je sais pas » (oral) / « J'sais pas », « Chais pas » (familier, transcrit phonétiquement)
L'échelle d'intensité
Reprenons une même question à quatre niveaux :
- Soutenu. What on earth are you doing here? ↔ Que diable faites-vous ici ? — l'étonnement s'exprime sans grossièreté, avec un léger parfum désuet des deux côtés.
- Courant. What the heck are you doing here? ↔ Mais qu'est-ce que vous fichez ici ? — heck est un euphémisme pour hell, « ficher » un euphémisme pour « foutre ». Les deux langues atténuent par le même mécanisme.
- Familier. What the hell are you doing here? ↔ Qu'est-ce que tu fous ici ? — l'agacement devient explicite, et notez que le français bascule aussi au tutoiement.
- Vulgaire. What the fuck are you doing here? ↔ Qu'est-ce que tu fous ici, bordel ? — l'anglais insère l'obscénité à l'intérieur de la locution ; le français la rejette en fin de phrase.
Calibrer la grossièreté
Ne calibrez jamais les jurons par équivalence de dictionnaire. Calibrez-les par fréquence et valeur de choc.
« Putain » est extrêmement fréquent à l'oral et ne pèse souvent guère plus qu'une interjection ; fuck est nettement plus fort dans la plupart des contextes anglophones. Traduire chaque fuck par « putain » revient donc généralement à sous-traduire, et traduire chaque « putain » par fuck transforme un personnage français en brute une fois passé en anglais. De même, « merde » est plus anodin qu'il n'en a l'air, et shit plus anodin encore dans certains registres.
La question utile n'est pas « que signifie ce mot » mais « qui le dit, à quelle fréquence, et que ressent celui qui l'entend ».
La connotation, au-delà du registre
La connotation est la coloration affective qu'un mot transporte au-delà de sa définition : neutre, méliorative ou péjorative.
- old people (direct, parfois abrupt) / the elderly (formel, institutionnel) ↔ « les vieux » (péjoratif) / « les personnes âgées » (neutre, courant)
- thrifty (positif) / stingy (négatif) ↔ « économe » / « radin » — même comportement, jugement inverse
- ambitious ↔ « ambitieux », qui glisse en français vers l'arrivisme bien plus facilement qu'en anglais
Quatre pièges
- Sur-traduire. Pousser un mot à peine marqué vers l'argot franc, et transformer un personnage simplement décontracté en personnage grossier.
- Sous-traduire. L'échec de loin le plus fréquent : tout neutraliser vers le courant, parce que le courant ne risque rien. What the fuck rendu par « Que fais-tu ici ? » perd toute la charge émotionnelle.
- Confondre familier et vulgaire. « Gamin », « flic », « ficher » sont familiers ; « bordel », « putain », « foutre » sont vulgaires. Ce ne sont pas des interchangeables, et mélanger les deux niveaux donne au personnage une voix incohérente.
- Ignorer le vieillissement des connotations. L'argot date plus vite que n'importe quelle autre couche de la langue. Traduire un roman des années 1980 dans l'argot d'aujourd'hui produira une pièce d'époque en moins de dix ans — et l'argot adolescent a souvent déjà tourné au moment où le livre sort. Préférez une familiarité durable au mot le plus récent.
Comment choisir
- Identifier le locuteur. Âge, milieu, niveau d'études, et manière dont il parle ailleurs dans le texte.
- Identifier la relation. En français, ce n'est pas facultatif : chaque réplique impose un choix entre « tu » et « vous » que l'anglais n'a jamais eu à faire.
- Identifier la température. Le registre baisse à mesure que l'émotion monte, dans les deux langues.
- Rester cohérent. Un personnage qui parle avec soin ne se met pas soudain à jurer — sauf si l'auteur en a fait l'événement, auquel cas la rupture doit survivre à la traduction.
- Compenser quand il le faut. Si un registre ne peut pas être restitué sur le mot où il se trouve, reconstruisez-le à proximité — c'est le procédé de l'article 12.
Conclusion
Le registre et la connotation ne sont pas des détails secondaires. Ce sont eux qui disent au lecteur qui parle, à qui, et dans quel état.
Traduire what the hell et what on earth de la même façon, c'est fondre deux personnes différentes en une seule.
La question n'est donc jamais seulement « qu'est-ce que cela veut dire ». Elle est : comment est-ce dit, par qui, à qui, et à quelle chaleur.
Parce qu'en traduction, le « quoi » n'est que la moitié du message. L'autre moitié, c'est le « comment ».