L'anglais dit It's raining cats and dogs. Le français dit Il pleut des cordes. Même averse, des animaux d'un côté, des cordes de l'autre.
Mais le changement d'image dépasse largement les expressions figées. Tantôt on échange une métaphore contre une autre ; tantôt on abandonne la figure pour dire la chose telle quelle ; tantôt on ajoute une image que la source ne comportait pas. C'est la modulation par changement d'image, le moment où la traduction commence à vous demander d'écrire.
L'article 4 de cette série traitait des proverbes et des expressions imagées — des tournures stockées en bloc. Ici, nous descendons d'un cran, à la couche figurative de la langue ordinaire : les métaphores que personne ne remarque, les comparaisons que tout le monde emploie, et la métaphore que l'auteur a parfois inventée sur place.
Ce que recouvre le changement d'image
- Changer la métaphore — une image en remplace une autre.
- Défigurer — l'image cède la place à l'énoncé littéral.
- Figurer — l'énoncé littéral cède la place à une image.
- Changer la comparaison — le comparant est échangé contre un autre.
La distinction qui décide de tout : morte ou vivante
Avant de toucher à une métaphore, demandez-vous si elle est lexicalisée ou auctoriale. La réponse change entièrement les règles du jeu.
Une métaphore morte a été absorbée par le dictionnaire et plus personne n'en perçoit l'image — « le pied de la table », « le pied de la montagne », « une branche du pouvoir ». On la traduit par ce que l'autre langue a lexicalisé de son côté, sans chercher à conserver le tableau :
- the foot of the mountain ↔ le pied de la montagne (même image, par chance)
- the mouth of the river ↔ l'embouchure (la bouche survit, mais enfouie dans un terme technique)
- the hands of a clock ↔ les aiguilles d'une montre (les mains deviennent des aiguilles)
La plupart des fautes en la matière viennent de la confusion des deux : ressusciter une métaphore morte (traduire the hands of the clock par « les mains ») ou tuer une métaphore vivante.
Type 1 : changer la métaphore
It's raining cats and dogs. ↔ Il pleut des cordes.
L'image anglaise n'existe pas dans la culture francophone : on la remplace par une image qui, elle, y existe. Deux tableaux absurdes, un seul sens.
To be feeling blue ↔ Avoir le cafard.
L'anglais colore la tristesse ; le français convoque un insecte. Aucun recouvrement.
A white lie ↔ Un pieux mensonge.
L'anglais le veut incolore, le français le veut pieux. L'excuse change complètement de registre.
Et pourtant — le point est important — quantité de métaphores passent intactes, parce qu'elles reposent sur des schémas conceptuels que les deux cultures partagent : to be in the red ↔ « être dans le rouge », green with envy ↔ « vert de jalousie », time is money ↔ « le temps, c'est de l'argent ». Affirmer que les images ne sont jamais universelles est aussi faux qu'affirmer qu'elles voyagent toujours. On vérifie, puis on tranche.
Type 2 : ajouter ou retirer la figure
De l'image à l'énoncé littéral
He's always making speeches a yard long. ↔ Il fait toujours des discours qui n'en finissent plus.
L'anglais mesure la durée en longueur physique ; le français abandonne l'image spatiale et dit franchement que les discours ne finissent pas. L'effet — exaspération, hyperbole — survit ; l'image, non.
C'est le bon choix quand la langue d'arrivée n'offre aucune figure comparable et que toute tentative sonnerait laborieuse. Le coût est réel : un texte défiguré de bout en bout devient plus terne que son original, et c'est exactement la situation pour laquelle la compensation a été inventée.
De l'énoncé littéral à l'image
Le mouvement inverse est légitime lui aussi, et souvent nécessaire pour maintenir constante la densité figurative du texte. Là où l'anglais dit he refused outright, le français propose volontiers « il refusa tout net » ; là où l'anglais énonce she was very tired, l'idiome français fournit « elle était à bout ». Vous n'inventez pas du contenu, vous restituez une texture.
Déplacer la métonymie
She was working hard, her head bent over her desk. ↔ Elle travaillait dur, le front courbé sur son travail.
Deux déplacements. La synecdoque passe de head à « front » — une partie plus étroite, plus littéraire — et le desk concret devient le « travail » abstrait. L'image n'est ni conservée ni supprimée : elle est réorientée.
Type 3 : changer la comparaison
Les comparaisons sont le matériau le plus culturellement chargé de la langue, parce que chacune convoque une référence partagée.
- as proud as a peacock ↔ fier comme un coq — l'oiseau change avec le pays
- to sleep like a log ↔ dormir comme un loir — l'objet devient un animal
- as fit as a fiddle ↔ être en pleine forme — la comparaison disparaît purement et simplement
- as easy as pie ↔ simple comme bonjour — la nourriture devient une salutation
Le piège : la métaphore filée qui déraille
Substituer une image a un coût en aval. Si un paragraphe file une métaphore sur plusieurs phrases et que vous changez le tableau dès la première, la suite ne tient plus. L'anglais parle de the tide turning puis de being swept away ; si vous remplacez la marée par le vent, l'emportement doit devenir une rafale.
Règle : on traduit le réseau métaphorique, pas la métaphore isolée. Lisez le passage jusqu'au bout avant de vous engager sur une image.
Comment trancher, dans l'ordre
- Conserver l'image si elle fonctionne dans la langue d'arrivée, et toujours si elle appartient à l'auteur.
- Substituer une image équivalente si l'originale est opaque et que la langue d'arrivée en propose une conventionnelle.
- Défigurer si rien ne convient — énoncer le sens, et prendre acte de la perte.
- Compenser en refigurant à proximité, pour que le texte ne perde pas sa couleur d'ensemble.
Conclusion
Le changement d'image est une modulation créative. Il montre que traduire ne consiste pas à faire passer des images de l'autre côté de la frontière, mais à recréer leur effet avec ce que la culture d'arrivée garde en réserve.
Parfois les chats et les chiens deviennent des cordes. Parfois les paons deviennent des coqs. Parfois la métaphore se dissout en langage ordinaire — et parfois elle doit rester exactement telle que l'auteur l'a écrite, étrangeté comprise.
Parce qu'en anglais, il pleut des animaux.
En français, il pleut des cordes.
Même averse, imaginaire réinventé.