Noms propres : quand traduire, quand conserver ?

Noms propres : quand traduire, quand conserver ?

Un personnage de Harry Potter s'appelle the Fat Lady. La garde-t-on telle quelle, ou devient-elle la Grosse Dame ?

Elle devient la Grosse Dame. Mais Hannah Abbott reste Hannah Abbott, et Philip Swallow ne devient pas Philip Hirondelle.

Les noms propres n'obéissent pas à une règle unique. Ils obéissent à un jeu de règles par catégorie, et savoir dans quelle catégorie on se trouve constitue l'essentiel du travail. Une règle, pourtant, ne souffre aucune exception : un nom propre prend toujours la majuscule, dans les deux langues, sans faute possible.

1. Les toponymes

Employer l'équivalent consacré lorsqu'il existe

On ne traduit pas les noms de lieux : on emploie la forme établie dans la langue d'arrivée, ce qui est une tout autre opération.

  • la Suisse ↔ Switzerland ; Édimbourg ↔ Edinburgh ; Venise ↔ Venice ; Bruxelles ↔ Brussels
  • la Tamise ↔ the Thames ; la Manche ↔ the English Channel ; les Pyrénées ↔ the Pyrenees
  • la Côte d'Azur ↔ the French Riviera ; les îles Anglo-Normandes ↔ the Channel Islands ; la Bretagne ↔ Brittany
Remarquez qu'aucun de ces couples n'est une traduction. The Riviera ne signifie pas « la Côte d'Azur » mot pour mot, et the Channel Islands ne dit rien de la Normandie. Ce sont des conventions, et le seul moyen de les connaître est de les vérifier.

Sans équivalent, on conserve le nom

The Tate Gallery reste la Tate Gallery. Le Moulin Rouge reste the Moulin Rouge — jamais the Red Mill. Il en va de même pour les noms de rues (Downing Street, la rue de Rivoli), les gares, et les noms d'entreprises, qui sont des marques déposées et ne se traduisent dans aucun sens.

Le détail que les anglophones oublient : le genre et l'article

Les toponymes français portent un genre et le plus souvent un article, et les deux doivent être justes : le Texas, la Californie, les États-Unis, Le Havre. La préposition en découle — « en Californie » mais « au Texas », « aux États-Unis ». L'anglais ignore tout cela, si bien que le traducteur vers le français doit fournir une information que la source ne contenait pas.

2. Les noms issus d'autres alphabets

Cette catégorie manque à la plupart des manuels et provoque de vraies erreurs. Les noms translittérés du russe, de l'arabe, du grec ou du chinois suivent des conventions différentes en français et en anglais, chaque langue notant les sons étrangers avec ses propres lettres.

  • Chekhov ↔ Tchekhov
  • Tchaikovsky ↔ Tchaïkovski
  • Khrushchev ↔ Khrouchtchev
  • Gorbachev ↔ Gorbatchev
Recopier l'orthographe anglaise dans un texte français est une faute, non une conservation du nom. La règle : retranslittérer selon les conventions de la langue d'arrivée, et vérifier la forme de référence plutôt que d'improviser.

3. Les prénoms

Les prénoms contemporains ne se traduisent pas, même lorsque des équivalents existent. John, William et James ont pour répondants Jean, Guillaume et Jacques, mais John Smith reste John Smith en français.

Trois groupes échappent à cette règle :

  • Les figures historiques : William the Conqueror ↔ Guillaume le Conquérant, King James I ↔ le roi Jacques Ier, Richard the Lionheart ↔ Richard Cœur de Lion, Pope Francis ↔ le pape François.
  • Les noms bibliques et antiques : Plato ↔ Platon, Moses ↔ Moïse, Noah ↔ Noé.
  • Les figures du folklore et les expressions figées : Prince Charming ↔ le Prince Charmant, Jack the Ripper ↔ Jack l'Éventreur, Mr Know-it-all ↔ monsieur je-sais-tout, Mr Right ↔ l'homme parfait.
La logique commune aux trois : ces noms circulent comme un bien culturel commun et non comme l'identification d'un individu. Une personne actuelle possède son nom ; une légende, non.

4. Les patronymes : jamais traduits

Cette règle-là est absolue. Un patronyme ne se traduit pas, même lorsque son origine est transparente.

  • motivation géographique : Sonia Atwood, Jean Dumoulin — jamais « Sonia Prèsdubois » ni Jean Fromthemill
  • motivation physique : Marc Leroux, Kevin Short — jamais Marc Thered ni « Kevin Court »
  • motivation professionnelle : John Smith, George Charpentier — jamais « Jean Forgeron » ni George Carpenter
La raison en est que la motivation d'origine n'est plus active. Personne, en entendant Smith, ne pense à une forge. Le nom est devenu un identifiant arbitraire, et un identifiant ne se traduit pas.

Un point de grammaire au passage : les patronymes français ne prennent pas la marque du pluriel. The Simpsons devient les Simpson.

5. Les titres

Titres civils

Mr ↔ M., Mrs ↔ Mme. Notez que Ms n'a aucun équivalent français : cette forme a été créée précisément pour ne pas signaler la situation matrimoniale, quand « Mlle » fait exactement l'inverse. Depuis la suppression de « Mademoiselle » des formulaires administratifs français en 2012, « Madame » vaut pour toute femme adulte, et c'est ce que devient Ms.

Titres de noblesse

Les titres de noblesse se traduisent généralement, avec leur propre table d'équivalences :

  • Duke / Duchess ↔ duc / duchesse ; Count / Countess ↔ comte / comtesse ; Viscount ↔ vicomte ; Baron / Baroness ↔ baron / baronne
  • La pairie britannique n'a pas d'exact répondant français : un Earl se rend par « comte » et un Marquess par « marquis », bien que les deux systèmes ne se superposent pas.
  • the Knights of the Round Table ↔ les Chevaliers de la Table ronde
Deux exceptions à connaître. Les titres britanniques employés avec un nom de personne restent intacts en français : Lord Mountbatten, Lady Howe, Sir Paul McCartney — jamais « le Seigneur » ni « Messire ». Et symétriquement, l'anglais conserve le titre français des figures historiques françaises : the Marquis de Sade, the Comte de Saint-Germain, Madame de Pompadour. On traduit le titre quand il désigne un rang, on le conserve quand il a fusionné avec le nom.

6. Les noms de parenté

Les termes de parenté employés comme titres se traduisent toujours : uncle Geoffrey ↔ oncle Geoffrey, aunt Lydia ↔ tante Lydia, Uncle Sam ↔ l'Oncle Sam. Ils décrivent une relation, non une identité.

7. Les personnages de fiction

C'est ici que le jugement remplace la règle.

On traduit si le nom est motivé ; on conserve s'il est arbitraire.

  • Conservés : Harry Potter, Hannah Abbott — ces noms ne portent rien dont le lecteur ait besoin.
  • Traduits, descriptifs : The Fat Lady ↔ la Grosse Dame ; The Bloody Baron ↔ le Baron sanglant ; Robin Hood ↔ Robin des Bois ; Tinker Bell ↔ la fée Clochette ; Noddy ↔ Oui-Oui.
  • Recréés : Death Eaters ↔ Mangemorts ; Muggles ↔ Moldus ; Ravenclaw ↔ Serdaigle ; Hogwarts ↔ Poudlard. Le traducteur y conserve le principe de l'invention — la sonorité, l'humour, la transparence — plutôt que son contenu.
  • Relocalisés : The Care Bears ↔ les Bisounours en France, les Calinours au Québec.

Le piège de la fausse motivation

Ne traduisez pas un nom sous prétexte qu'il ressemble à un mot courant. Dans Small World de David Lodge, le personnage de Philip Swallow ne doit rien à l'hirondelle : Swallow est un patronyme anglais banal, et la ressemblance est fortuite. Il reste Philip Swallow.

Le critère est l'intention de l'auteur, non la coïncidence lexicale. Les patronymes anglais étant très majoritairement tirés de mots ordinaires, la coïncidence est la norme et non l'exception.

La contrainte dont personne ne parle : les traductions existantes

Si l'œuvre existe déjà dans la langue d'arrivée, ses noms sont fixés. On ne retraduit pas Poudlard, si bonne que soit votre idée, parce que les lecteurs connaissent l'école sous ce nom et qu'une suite qui la rebaptiserait casserait la série.

Vérifiez avant d'inventer. La cohérence d'un ensemble prime sur l'élégance d'une solution isolée.

Comment trancher

  1. Le nom signifie-t-il quelque chose dans la langue source ?
  2. Ce sens caractérise-t-il celui qui le porte ?
  3. L'auteur l'a-t-il manifestement choisi pour ce sens ?
  4. Une version française peut-elle en préserver l'effet sans sonner forcé ?
Quatre oui : on traduit. Moins de quatre : on conserve l'original.

Les règles en un coup d'œil

  • Toponymes — équivalent consacré s'il existe, sinon conservation.
  • Noms translittérés — retranslittérer selon la langue d'arrivée.
  • Prénoms — conserver, sauf figures historiques, bibliques et légendaires.
  • Patronymes — ne jamais traduire.
  • Titres de noblesse — traduire, sauf Lord, Lady, Sir et les titres français soudés au nom.
  • Noms de parenté — toujours traduire.
  • Noms de personnages — traduire seulement s'ils sont motivés, et respecter les versions déjà publiées.

Conclusion

Traduire les noms propres est un exercice de discernement. Ne traduisez pas par réflexe, ne conservez pas par paresse. La question est toujours la même : ce nom porte-t-il un sens dont l'œuvre dépend ?

Si oui, recréez ce sens. Si non, respectez l'identité en laissant le nom tranquille.

Parce qu'un nom n'est pas seulement un mot. C'est une identité — et savoir quand y toucher sépare la traduction mécanique de la traduction intelligente.