Prenez une phrase française parfaitement ordinaire : « Ce livre m'a enchanté. » Un objet inanimé y fait quelque chose — le livre enchante, et une personne en reçoit l'effet.
Traduisez maintenant mécaniquement : This book delighted me. Rien n'est cassé, mais peu d'anglophones formuleraient ainsi. Ils replaceraient l'humain en position de sujet : I was delighted by the book, ou plus simplement I loved that book.
Même sens, autre voix, autre centre de gravité. C'est la modulation par changement de voix, la première des six formes de modulation que nous allons parcourir.
D'abord, qu'est-ce que la modulation ?
La modulation est un procédé de traduction qui change le point de vue depuis lequel une chose est dite, en laissant le message intact. Là où la transposition modifie les catégories grammaticales, la modulation modifie l'angle : ce qui était actif devient passif, ce qui était négatif devient positif, ce qui était concret devient abstrait.
C'est le procédé auquel on recourt lorsqu'une traduction est grammaticalement irréprochable et sent pourtant la traduction. Les mots sont justes ; la perspective est étrangère.
Le changement de voix en est la forme la plus structurelle, parce qu'il redistribue les rôles de celui qui agit et de celui qui subit.
Sens 1 : actif français → passif anglais
Le français accepte volontiers que les choses agissent sur les personnes. Un livre peut enchanter, une idée peut hanter, une musique peut bouleverser. C'est ce qu'on appelle l'animisme : accorder à des sujets inanimés le comportement grammatical d'agents.
L'anglais y répugne davantage. Il préfère souvent placer l'humain affecté en position de sujet, la chose étant rétrogradée au rang de complément d'agent introduit par by — voire purement et simplement remplacée par un autre verbe.
- Ce livre m'a enchanté. ↔ I was delighted by that book. / I loved that book.
- Cette idée le hantait. ↔ He was haunted by that idea.
- Ce raisonnement ne me convainc pas. ↔ I am not convinced by that argument.
- La nouvelle l'a bouleversé. ↔ He was devastated by the news.
Sens 2 : passif anglais → actif français — le phénomène majeur
Le mouvement inverse est le plus systématique des deux, et celui qui coûte le plus cher aux apprenants. L'anglais emploie le passif bien plus que le français. Là où l'anglais passivise, le français recourt très souvent au pronom impersonnel « on » ou à un verbe pronominal.
- English is spoken here. ↔ Ici on parle anglais. / L'anglais se parle ici.
- He was told to wait. ↔ On lui a dit d'attendre.
- The decision was taken last night. ↔ On a pris la décision hier soir. / La décision a été prise hier soir.
- This book sells well. ↔ Ce livre se vend bien.
- The door opened. ↔ La porte s'est ouverte.
Le cas où le français n'a aucun choix
L'anglais peut faire du complément d'objet indirect le sujet d'un passif. Le français ne le peut en aucun cas.
- I was given a book. ↔ On m'a donné un livre. (jamais « je suis donné… »)
- She was offered the job. ↔ On lui a proposé le poste.
- He was asked to leave. ↔ On lui a demandé de partir.
Le piège symétrique
Les francophones écrivant en anglais surproduisent we et one là où le passif est attendu : « On a observé une hausse » donne an increase was observed, et non one observed an increase. L'anglais scientifique et administratif vit au passif ; le français, non.
Pourquoi les deux langues divergent
Le français tolère l'animisme, laisse les objets occuper la place du sujet, et dispose de deux solutions de rechange au passif — « on » et la forme pronominale — qu'il emploie sans cesse.
L'anglais préfère un expérienceur humain en position de sujet quand il y en a un, et recourt sinon librement au passif, y compris sur un objet indirect et dans tous les cas où l'agent est inconnu ou sans importance.
Derrière la grammaire se cache une différence de focalisation narrative. Le français raconte volontiers du côté de ce qui arrive ; l'anglais, du côté de celui à qui cela arrive.
Une mise en garde sur le style anglais
Les manuels de style anglo-saxons font campagne contre le passif, et la campagne est largement justifiée en journalisme et en prose d'entreprise, où il dissimule les responsabilités. Mais ce conseil ne se transpose pas en traduction : choisir le passif parce que le français sonnerait animiste en anglais est une décision linguistique, pas un relâchement. La règle est le naturel en contexte, non l'évitement du passif érigé en dogme.
Quand appliquer cette modulation ?
Du français vers l'anglais, envisagez le basculement devant :
- un sujet inanimé — objet, abstraction, événement ;
- un verbe d'effet psychologique ou émotionnel sur une personne (enchanter, hanter, frapper, toucher, surprendre) ;
- un être humain en position d'objet, qui ne demande qu'à être promu.
- un passif sans agent exprimé — « on » est presque toujours la réponse ;
- un passif dont le sujet correspond à un objet indirect français — « on » est la seule réponse ;
- un passif énonçant une propriété générale — la forme pronominale convient en général (se vendre, se dire, se faire).
Conclusion
Le changement de voix montre que la traduction ne conserve pas les structures grammaticales : elle conserve le naturel. Il arrive qu'une phrase ne sonne juste qu'une fois retournée, la personne ramenée au premier plan et la chose reléguée à l'arrière.
Parce qu'en français, le livre enchante.
En anglais, c'est vous qui êtes enchanté.
Même magie, point de vue inversé.