Que faire du Dust Bowl ? Du sans-culotte, des CRS, du bac, du NHS ?
Ce sont des termes culturellement ancrés — ce que la traductologie appelle des realia : des mots qui désignent une réalité existant dans une culture et sans répondant dans l'autre. Ils posent la même question que les titres et les noms propres, traduire ou conserver, et en ajoutent une qui leur est propre : jusqu'où acceptez-vous de déplacer votre lecteur dans un monde étranger ?
L'axe qui gouverne toutes les décisions
Chaque choix en la matière se situe quelque part sur une ligne que Lawrence Venuti a été le premier à nommer :
- La domestication — amener le texte vers le lecteur. Les référents étrangers sont remplacés par des référents familiers, et la traduction se lit comme un texte écrit sur place.
- L'étrangéisation — amener le lecteur vers le texte. Les référents étrangers sont conservés, et la traduction annonce ouvertement qu'elle vient d'ailleurs.
Les six procédés disponibles
Quel que soit le référent, la boîte à outils est la même :
- L'équivalent consacré — une traduction conventionnelle existe déjà ; on l'emploie.
- L'emprunt — on conserve le terme tel quel.
- L'emprunt glosé — on le conserve en ajoutant trois mots d'explication dans la phrase.
- La traduction descriptive — on remplace le terme par ce qu'il désigne.
- La généralisation — on le remplace par une catégorie plus large (« un pain au chocolat » → a pastry).
- La substitution culturelle — on le remplace par un équivalent local. C'est l'option la plus radicale, et celle qui réclame le plus de justification.
Les éléments historiques
Les événements à équivalent consacré
Comme les toponymes, les grands événements historiques portent un nom conventionnel dans chaque langue. On le vérifie, on ne l'invente pas.
- World War II ↔ la Seconde Guerre mondiale
- the American Civil War ↔ la guerre de Sécession — remarquez qu'aucun des deux noms ne traduit l'autre
- the Storming of the Bastille ↔ la prise de la Bastille
- Bastille Day ↔ le 14 Juillet — le nom anglais n'a aucun usage en français
- the Black Death ↔ la peste noire
Les termes qu'il faut décrire
« Un poilu » — fantassin français de la Première Guerre mondiale — n'a pas de répondant anglais, et le sens littéral (hairy) serait absurde. Il devient a French WWI soldier, ou reste tel quel accompagné d'une glose lorsque la couleur d'époque compte.
Les termes qu'il faut conserver
Certains termes sont si étroitement liés à une culture que les traduire les détruit.
« Un sans-culotte » reste a sans-culotte en anglais : without breeches ne voudrait rien dire. The Dust Bowl reste le Dust Bowl en français, avec une brève glose à la première occurrence. Ces termes fonctionnent comme des patronymes : ils identifient plus qu'ils ne décrivent.
Les éléments culturels contemporains
Les institutions
Les institutions prennent le plus souvent un équivalent fonctionnel, ajusté à la variété de la langue d'arrivée :
- un HLM ↔ a council flat (GB) / public housing (US)
- les CRS ↔ the riot police
- la Sécu ↔ the French health service, ou national health insurance
- the NHS ↔ le système de santé public britannique, ou conservé avec une glose
Les objets du quotidien
« Un pain au chocolat » peut être emprunté (il est déjà à demi naturalisé en anglais), généralisé en a pastry, ou glosé en a pain au chocolat, a chocolate-filled pastry. Le choix dépend de l'importance de l'objet : compte-t-il, ou meuble-t-il simplement la scène ?
Marques et enseignes : le procédé à manier avec prudence
L'exemple classique des manuels remplace Asda par « Carrefour ». Disons-le nettement : la traduction littéraire contemporaine ne le fait pratiquement jamais, parce que le résultat est incohérent — un personnage de Leeds ne peut pas faire ses courses à Carrefour sans entraîner tout le roman en France.
La substitution culturelle se justifie là où le cadre ne fait pas partie du contenu : publicité, logiciels, albums pour très jeunes enfants, certains doublages comiques. Dans un texte doté d'un ancrage géographique réel, mieux vaut conserver le nom et laisser la phrase faire le travail : He went to Asda to do the weekly shop indique à n'importe quel lecteur qu'Asda est un supermarché, sans la moindre note.
Gloser : combien, et où
Lorsqu'un référent doit être conservé tout en étant expliqué, les options vont de la moins à la plus intrusive :
- Laisser le contexte expliquer. Toujours le premier choix : la plupart des référents s'éclairent d'eux-mêmes en situation.
- Ajouter deux ou trois mots dans la phrase — « le Dust Bowl, ces tempêtes de poussière des années 1930 ». Invisible, et suffisant neuf fois sur dix.
- La note du traducteur. Acceptable dans l'essai et le travail universitaire, dernier recours en fiction, où elle arrête net le lecteur.
Les trois questions qui tranchent
- Un équivalent consacré existe-t-il déjà ? Si oui, on l'emploie et on s'arrête là.
- Le lecteur comprendra-t-il en contexte ? Si oui, on conserve le terme tel quel.
- L'étrangeté porte-t-elle du sens ici ? Si oui, on conserve et on glose. Si non — si le référent n'est qu'un décor — on généralise ou on substitue.
Conclusion
Les référents culturels suivent la logique déjà rencontrée pour les titres et les noms propres : équivalent consacré d'abord, conservation quand le terme est transparent, description quand il est opaque, substitution seulement quand le cadre lui-même est sacrifiable.
Ce qu'ils ajoutent, c'est une décision sur le lecteur. Voulez-vous qu'il se sente chez lui, ou qu'il voyage ?
Il n'existe pas de réponse universelle — seulement un choix, fait délibérément, et tenu de la première à la dernière page.